Le nivellement général de la France, particularités vauclusiennes

Connaître l’altitude du lieu où l’on habite, les « creux » qui recueilleront toutes les eaux pluviales, les crêts qui permettront de bâtir en toute sécurité, jeter un œil sur le tracé d’une randonnée, sur la pente d’un parcours en vélo, est aujourd'hui à la portée de chacun.

 

De fait, les sites qui, sur Internet, facilitent la tâche des randonneurs donnent toutes ces clés. A défaut, une carte IGN renseignera les curieux : il suffit d’y repérer les « courbes de niveau »

 

Ce qui parait si évident aujourd’hui, n’existe que depuis la seconde moitié du XIXème siècle, lorsque le gouvernement de la France a décidé de mesurer et cartographier l'altitude de la totalité du territoire national. Cette gigantesque opération s’est appelée « le nivellement général de la France »
 

Auparavant, la connaissance des pentes et des altitudes était personnelle : quiconque allant d’un point à un autre savait où ça montait et où ça descendait ! L’armée, quant à elle, avait à sa disposition ses propres cartes. Avec des inconvénients majeurs : elles ne recouvraient qu’incomplètement le territoire national et les altitudes déterminées avec précision …ne partaient pas du même point zéro (Marseille pour le sud de la France, la mer du Nord pour l’Alsace : réseau allemand Normalnull  …) ; le réseau présentait un inconvénient plus mineur : le type du « repère de nivellement » scellé en un point pour en matérialiser l’altitude, était décidé localement, ce qui nuisait à une lecture générale.

 

L’uniformisation du réseau de repères de nivellement à l’échelle nationale est décidée en 1857 et les grandes lignes (lignes de base) sont nivelées de 1857 à 1864 ; cette première opération d’envergure est confiée à Paul Adrien Bourdalouë (1798-1868), qui "nivellera" également le canal de Suez. La forme des repères du nivellement général de la France (NGF) est fixée en 1858, par directive ministérielle.

 

Repère en fonte type Bourdalouë

 

En 1860, une autre directive fixe l’origine du réseau, c’est-à-dire l’altitude 0, prise comme étant "le trait 0,40 m de l’échelle des marées du port de Marseille". A partir de ce moment, et pendant seulement une vingtaine d’années, tous les nivellements entrepris en France se rapporteront à cette origine unique (altitude NGF/Bourdalouë).

 

Les équipes « Bourdalouë », vont en Vaucluse déterminer les lignes de base, et leur travail, consigné par écrit fait aujourd’hui partie des archives de l’Institut géographique national (IGN)

 

A partir de 1879, on entreprend un réseau de nivellement plus dense et ayant pour origine un autre point marseillais, le marégraphe (altitude NGF/Lallemand). 

Le marégraphe de Marseille

 

Les particularités vauclusiennes

 

En 1879, il est décidé de densifier par un maillage intercalaire le réseau existant, constitué de « mailles » de 1 300 m de côté. L’ambition déclarée des pouvoirs publics est d’obtenir un réseau cinquante fois plus dense que le réseau Bourdalouë, avec pas moins de "15 repères fixes par commune".

 

Trois ministères sont impliqués : l’Intérieur, les Travaux publics et la Guerre. Le Préfet de Vaucluse, M. Schnerb, s’exprimant en août 1879 devant le Conseil Général, reprend fidèlement l’argumentaire gouvernemental : « L’utilité de cette grande opération ne saurait vous échapper : elle n’intéresse pas seulement la défense du territoire et l’exécution des grands travaux d’achèvement du réseau des voies ferrées poursuivi par l’Etat, mais elle fournira encore de précieuses facilités pour l’étude de projets de routes départementales à rectifier, des chemins à créer, ainsi que des travaux d’assainissement, d’irrigation et de drainage. »

 

Le préfet a tout intérêt à se montrer convaincant car, au nom de l’utilité locale du projet, le département doit participer aux frais. Le centime départemental se monte à 20.154 47, et les agents vauclusiens « consacreront aux opérations de nivellement ou travaux d’écriture ou de dessin dans les bureaux » 12 jours par an et par personne pendant 10 ans !

 

Une Commission départementale est créée avec deux membres du Conseil Général et les divers chefs de service ; elle se réunira le 10 décembre 1878 ainsi que les 4 et 15 janvier 1879.

 

Le syndicat gérant la Sorgue autour de Velleron fait preuve d’une originalité unique en France :

 

- Il fait fabriquer ses propres repères, en belle fonte épaisse, et les fait intégrer aux parapets des ponts. Précisons que plusieurs magnifiques ponts de pierre viennent d'être édifiés à grands frais (Ponts Naquet, de Trévouse, de l'Avocat...)

 

- Comme souvent dans le pays, chaque repère dit "type Bourdalouë" est composé de deux pièces ;’un fond se présentant comme une assiette creuse, dont le large bord indique habituellement « nivellement général de la France » et une rondelle spécifique vissée qui porte les indications d’altitude du lieu.

 

Repère du Pont Naquet, Althen des Paluds ;

Le repère a perdu sa pièce centrale : on voit bien sa structure

 

- Mais si la dimension et la forme des repères vauclusiens demeurent classiques,  une mention complémentaire de lieu figure sur le bord de la soucoupe : « Sorgue de Velleron », transformant une pièce potentiellement courante en objet quasi unique.

 

Repère du Pont de l'Avocat, Velleron

 

- Le point est d’autant plus original que, s’il existe des repères NGF/Bourdalouë avec un complément Ville de… (Paris, Besançon, etc…) on en connaît peu avec un complément indiquant une rivière.

- La Sorgue, rivière courte, offre peu d’opportunités de placer des repères : Une édition en petit nombre de plaques spécifiques semble donc avoir été décidée, démarche pouvant paraître anachronique en cette fin de XIXème siècle industrialisé. 

 

 

 

- Lors de la première campagne (1857 – 1864), certaines des lignes de base du nivellement ont longé de grands fleuves (Loire, Rhône, etc.), mais aucune d’elles ne passait par la Sorgue de Velleron. Nos repères sorguais auraient donc été posés soit après 1879, lors de la seconde campagne, soit lors de la première campagne, par initiative locale et sans en référer à Paris !...

- Leur altitude semble être exprimée dans le 1er système national NGF/Bourdalouë (l’indication « Nivellement général de la France » y figure).  Le Vaucluse aurait donc  travaillé selon les formes et les calculs d’altitude de la première campagne 

 

le repère immatriculé aujourd’hui  V’.G.M3 – 72, implanté au sud-est de Bédarrides, dont l’altitude actuelle NGF/IGN69 est de 29.024 m, a sur le terrain une plaque NGF/Bourdaloue qui montre une autre altitude. (Pont sur la D16, Bédarrides)

 

-   Enfin, le repère scellé sur le parapet du pont de Trévouse, sur la Sorgue d’Entraigues, indique « Sorgue de Velleron », une « approximation » dont nous n’avons pas trouvé la clé.

 

Repère du pont de Trévouse, Entraigues

 

Originalité des inscriptions, des calculs et des emplacements : nos repères altimétriques vauclusiens semblent se démarquer et Les Sorgues Vertes aimeraient, avec l’aide de tous les amateurs de chasse au trésor, en savoir davantage sur les repères de la Sorgue : la date de l’opération de nivellement, le commanditaire, l’opérateur (le successeur de Bourdalouë ou un service local tel le syndicat de Velleron ?), le nombre des repères implantés, leur emplacement, le nom du fondeur qui les a fabriqué, la présence de repères sur d’autres cours d’eau …

 

 

Aujourd’hui

 

En 1884, est créé le Service du nivellement général de la France, premier organisme permanent français chargé d’établir et d’entretenir un réseau de nivellement national. Dirigé jusqu’en 1927 par Charles Lallemand, il a été rattaché en 1940 à l’ancien Service géographique de l’armée devenu Institut géographique national. En 1969, un troisième réseau est baptisé « NGF/IGN69 »

 

Aujourd’hui, le Service de géodésie et nivellement existe toujours, au sein de l’IGN. C’est Alain Coulomb, Chef du département des réseaux matérialisés qui, voyant sur le site des Sorgues Vertes les photos de repères altimétriques faites par Vanessa Fournet, a attiré notre attention sur leurs multiples originalités. Jean-Luc Barcelli a mis une fois encore sa connaissance de l’histoire entraiguoise au service de ces recherches, et depuis nous fouillons les archives et traquons les ponts !

 

Il est déjà bien tard : nombre de nos ponts ont troqué leurs lourds parapets de pierre contre d’élégantes grilles de fer forgé. Les repères scellés ont disparu dans des opérations rendues nécessaires par la vétusté ou les dommages de guerre.

 

A l’heure où les satellites donnent à tout un chacun toutes les coordonnées de l’endroit où il se trouve, ces repères en fonte constituent un aspect de notre patrimoine et de notre histoire.

 

Les repères "Sorgue de Velleron" 

Quelques repères "urbains"

à compléter...

 



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