Le hameau de Saint Albergaty

 

Le hameau de Saint Albergaty constituerait « la partie construite la plus ancienne d’Althen des Paluds ».

Il se situe aux confins des paluds : « Entre les branches nues des arbres on voyait au loin, à l’opposé du Ventoux, une campagne indéfinie qui s’en allait vers Avignon. C’était le pays des Sorgues. Elles dessinent sur la plaine, de la Fontaine de Vaucluse au Rhône, un immense arbre d’eau. Les églises et les haies de cyprès émergeaient au matin d’un long fleuve de vapeur bleue (…) le mystérieux pays paraissait s’étirer au soleil, il entrait en nous de tous ses noms (…) de Beaumes à Saint Gens, de Saint Albergaty à La Roque-sur-Pernes, du haut de notre clocher, nous l’apprenions dans notre cœur. (Pierre Seghers, Richaud du Comtat, pour « Les Amis du Chien de Pique », 30 août 1944)

 

. .. L'histoire commence en 1548 ; nous sommes  à Monteux, puisque la commune d’Althen des Paluds ne se créera qu’en juin 1845 ; la ville « pour solder ses dettes », vend "des Paluds", terres comprises entre le Chemin d’Avignon, la tour de Périal, la Sorgue vers le "Pont des Vaches" et la limite des territoires d’Entraigues et de Bédarrides. Selon toute vraisemblance, les Chartreux de Villeneuve-lez-Avignon font partie des acquéreurs.

 

Au Nord Est, de part et d’autre de la Sorgue, jouxtant Bédarrides (au nord de la rivière) et Entraigues (au sud), existent déjà deux bâtiments. Simples bergeries ou fermes plus importantes, ils sont appelés « Grand Jas » et « Petit Jas ».

 

Sous l’administration des Chartreux, les domaines se développent :

 

Dès 1589, les moines obtiennent de supprimer un méandre de la Sorgue en creusant un important fossé. Ce travail conséquent, visant à diminuer le risque et les conséquences des crues, est à l’origine du tracé de la rivière tel que nous le connaissons aujourd’hui. Les anciens gués deviennent moins praticables, et le pont de Saint Albergaty est construit.

 

 

En 1650, une chapelle, édifiée au « Petit Jas », est bénie. Un retable au dessus de l’autel la place sous l’évocation de la Vierge Marie, Saint Bruno et Saint Nicolas.

Cette construction, qui doit avoir été précédée de nombreuses améliorations de la bergerie initiale, justifie que sur la Carte de Cassini, le "Petit Jas" soit devenu le "Jas Neuf".

Le lieu n’en a pas fini avec les changements de nom : en 1762 dans le carnet de quittances d’un fermier, apparaît la dénomination "Saint Albergaty"

 

Le 30 juin 1795, les propriétés des Pères Chartreux sont vendues comme biens nationaux. Lors de l’adjudication définitive, les bâtiments de Saint Albergaty comprennent « une cuisine, 1 sallon, une gatouye à côté, trois membres à côté de la cuisine, 7 membres tant grands que petits, 2 grandes écuries et 2 grands greniers à foin par-dessus, 1 loge à cochon et 2 galiniers, une cuve à bouillir le vin, 1 four pour cuire le pain, et une basse cour, le tout en bon état ». Ferveur révolutionnaire ? La chapelle a été « oubliée » !

 

Au début du  XIXème siècle, la culture de la Garance prend son essor.  Pour obtenir la superbe couleur rouge recherchée, il faut "triturer" les racines de la plante, avec des meules. En 1819, à côté de la ferme, de part et d'autre du canal d'irrigation de la Patience, sont édifiés deux moulins. Grâce à la force motrice de l'eau l'un, classiquement, transformera le blé en farine, le second traitera la garance.

Vont ainsi coexister petite industrie et agriculture, l’une et l’autre générant une grande prospérité.

 

Comme la roue des moulins, la roue de la fortune tourne : la garance, trop chère, est abandonnée au profit d’une alizarine de synthèse. L’agriculture se tourne vers d’autres productions, et dès les années 1870, une reconversion industrielle des moulins s’opère vers la fabrication de papier.

 

Des industriels marseillais, Chancel père et fils, vont, en Vaucluse, transformer deux usines en papeteries: une à Saint Saturnin (Gromelle) et une qui reprend, et étend, les bâtiments de Saint-Albergaty.

 

 

L’industrie du papier a doublement besoin de l’eau, qui n’est pas seulement une matière première indispensable à la fabrication, mais tient souvent le premier rôle, comme moteur des organes de l’usine ; la Sorgue offre un avantage rare dans le Sud-Est : jamais tarie, elle permet toute l’année d’utiliser la force motrice de son courant.

 

A Saint Albergaty, elle présente malheureusement quelques inconvénients :

- loin de la pureté de sa source, l’eau ne peut être incorporée qu’à des fabrications de papiers grossiers, type papiers d’emballage ;

- la faiblesse de la pente de la rivière ne génère pas assez d'énergie et oblige déjà à demander beaucoup plus au charbon. « (…) A Saint Albergaty et à Gromelle (Papeteries Chancel), la machine à vapeur, bien que donnant moins de force que la Sorgue, n’est plus un simple secours ; elle marche à peu près constamment ». (Raoul Blanchard, 1926, L’industrie de la papeterie dans le Sud-Est de la France, p.29) ; Si le charbon ne vient généralement pas de très loin, les autres matières premières, chiffons ou pâte à bois, voyagent à grand coût pour parvenir à l’usine. Le Rhône se prêtant peu à la navigation, les transports se font par chemin de fer : à Saint Albergaty, la distance de la gare à l’usine (4 Km), nécessite de surcroît un convoyage intermédiaire.

- A tout cela, va s’ajouter une particularité : en Provence, les papeteries utilisent une main d’œuvre dite « rurale », car puisant largement dans la population des cultivateurs alentours. Or, « En Vaucluse, pays fertile et admirablement cultivé, la plupart des ruraux gagnent suffisamment et estiment avoir assez à faire à s’occuper de leurs terres pour ne pas aller à l’usine ; aussi, bien que disséminées en pleine campagne à l’écart des agglomérations, les fabriques de papier des bords de la Sorgue ont embauché beaucoup d’étrangers : 38 à 50% à Saint Albergaty, (des) Italiens, Espagnols, Kabyles, Grecs (p.122, ibidem)

C’est à cette particularité que nous devons l’architecture si particulière du hameau : « Dès qu’on emploie des étrangers, dès qu’une partie au moins de la main d’œuvre est du type des salariés ordinaires, il faut se préoccuper de les loger et de se les attacher de diverses façons. (…) sauf  de très rares exceptions, tous les ouvriers étrangers sont logés, parfois même c’est le cas du personnel tout entier, et l’on donne une indemnité de logement aux ouvriers qui n’ont pas pu trouver de place. Tel est le cas à Saint-Albergaty (…) » (p.124, ibidem)                                                  

 

 

                                    L’école de Saint Albergaty et son institutrice vers 1890

 

 Malgré les difficultés la prospérité est réelle. En 1923, Francis Dubout, de la famille Chancel, devient administrateur de la papeterie de Saint Albergaty. Depuis longtemps, les industriels ont réutilisé les anciens bâtiments agricoles des fermiers des Chartreux. L'ancienne ferme sert d'atelier de maintenance à la papeterie.

 

Voici comment Max REYNAUD décrit l’usine de son enfance :

«  Cette usine implantée aux confins du territoire d’Althen était la propriété de M. Francis Dubout, originaire de Marseille. Lorsque la famille venait à Saint-Albergaty elle s’installait au château, toujours majestueux, qui jouxte l’usine.

Cette unité de production de papier d’emballage était de moyenne importance ; elle occupait 70 employés des deux sexes ; presque tous y étaient logés, éclairés, chauffés. Sous la conduite de M. Valentin, Directeur, cette usine tournait en 3x8 et sortait Quatre à Cinq tonnes jour de produits finis. Deux clients absorbaient la presque totalité de la production. Les grandes bobines de papier bleu s’en allaient à la sucrerie Saint-Louis de Marseille, les feuilles de carton d’emballage blanc aux Nouvelles Galeries.

            Cet ensemble industriel, s’il n’était pas à l’époque des plus modernes au point de vue des appareils de production, n’était pas en retard sur le plan social ; les ouvriers bénéficiaient d’avantages non négligeables comme on l’a vu plus avant. Il y avait également une institutrice Melle Paule Durand qui, rémunérée par l’usine, enseignait à plein temps aux enfants de cinq à quatorze ans. Cette mini population avait en plus la possibilité de s’approvisionner en articles de première nécessité dans une épicerie tenue par Mme Eléonore Perrin . Le pain était livré à domicile par la boulangerie Reynaud d’Althen. » (Althen des Paluds entre garance et menthe, Max Reynaud, 1996, décrivant la situation aux environs de 1940)

 

Après la guerre de 1939-1945, la papeterie est rachetée par le groupe Navarre. La papeterie connaît encore trente ans d’activité, avant que le choc pétrolier, renchérissant à la fois le coût de l’énergie motrice (le pétrole avait remplacé le charbon) et celui des transports, n’ait raison de son équilibre financier.

 

Quasi abandonné dans les années 1975, le hameau revit actuellement grâce à quelques habitants passionnés, amoureux de la beauté de son environnement comme de son architecture atypique, étonnant mélange de styles Renaissance et XIXème, de  "prieuré" et de "coron", de ferme et d’usine…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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